dimanche 16 juillet 2017

#RDVAncestral – Rencontre avec Catherine JEHAN

Le rendez-vous ancestral (#RDVAncestral) est un rendez-vous mensuel initié par le généalogiste professionnel Guillaume Chaix. Il a lieu tous les troisièmes samedi du mois et consiste en l’écriture d’une rencontre avec l’un de nos ancêtres.

Aujourd'hui, nous allons dans l'Orne, à Flers au hameau des Basses Folletières.


Je quitte Flers par la route d’Echalou. Je ne reconnais pas grand-chose...

Moi, ici, j’y connais des pavillons, des « HLM », le « blockhaus », surnom donné au centre des impôts par les habitants du cru...

Là, ce ne sont que des champs, le bourg de Flers est déjà loin derrière moi en ce jour d’août 1840.

Je reconnais quand même la route : je quitte la route d’Echalou et bifurque à gauche vers le hameau des Basses Folletières.

Le paysage est typique du bocage : chemin creux, haies boisées, petits champs...

Chemin creux tel que je l'imagine à l'époque - photo personnelle

Les moissons sont en cours, là, il ne reste que les chaumes dans le champ, des femmes et des enfants glanent, plus loin, les demoiselles* récemment confectionnées attendent qu’on viennent les chercher avec une charrette à heutiers*.
Jean François MILLET - Les Glaneuses

Dans le champs d’à côté, des hommes sont occupés à faucher le blé à l’aide de grandes faux. Un grand voile fixé sur ces dernières permet de rassembler les épis en un tas au fur et à mesure de la coupe. Les femmes et les enfants suivent les hommes pour confectionner les gerbes et former les demoiselles.

Je continue à descendre la route, les champs deviennent des près, plus humides. Là, les belles vaches normandes sont rassemblées à l’ombre de la haie.
Vaches normandes - google images


J’approche de la ferme de Louis HUET, le fils de Catherine JEHAN que je dois rencontrer.

Catherine est née le 2 février 1756 à Flers et en cet été 1840, elle a donc 84 ans. J’espère qu’elle sera en mesure de me parler.

Les maisons d’habitations bordent la route. Les bâtiments de ferme, granges et étables, sont répartis aux alentours et entourés de vergers.

J’entends un bruit régulier, je continue de progresser : j’arrive sur une aire de battage aménagée devant une grange. Des hommes manient le « fiau »* en cadence. Ils sont en pantalon et chemise, une large ceinture de flanelle entoure leur taille. Tous sont chaussés de sabots de bois. Ils sont trop occupés pour faire attention à moi.

Un peu plus loin, des femmes s’affairent à dresser une table à l’ombre des poiriers. Les travailleurs auront bien mérité leur pitance.

J’aperçois enfin Catherine, elle est assise sur un banc à l’ombre d’une haie de lauriers. 
C'est un peu ainsi que j'imagine Catherine - google images


Elle est vêtue d’une jupe sous laquelle on devine des jupons et d’une chemise sur laquelle elle a enfilé un caraco. Une coiffe simple cache complètement ses cheveux, ils sont probablement tirés en un chignon strict. Son visage est parcouru de rides profondes. Malgré la température très clémente, un fichu couvre ses épaules.

Elle me sourit et m’invite à m’asseoir auprès d’elle. Elle a l’air d’avoir encore l’esprit bien vif pour ses 84 ans.

- Il me semble que tu viens de bien loin, mais je n’ai pas bien compris qui tu étais...

- Ça n’a pas grande importance, je suis juste heureuse de pouvoir discuter avec vous, de parler de votre famille, vos parents, votre époux, vos enfants....

Elle a le regard vague tout d’un coup..

- Ah, mon époux, il y a bien longtemps qu’il n’est plus... Il était encore bien jeune quand il est décédé...

- Oui, il n’avait que 34 ans

- Oui... Il m’a laissée seule avec nos 3 petits, ils avaient tous les 3 moins de 5 ans.

Marie Catherine est l’aînée, elle ne s’est jamais mariée. Elle a presque 60 ans maintenant. C’est elle là-bas qui apporte les terrines de pâté. Elle s’occupe bien de moi, elle est dévideuse*, comme je l’étais avant, mais mes pauvres mains ne me permettent plus les travaux trop précis.

Elle me montre ses mains déformées pas l’arthrose.

Ensuite, il y a Louis François. Tu as du l’apercevoir tout à l’heure, il dirige les batteurs, il a encore beaucoup de vigueur malgré son âge, lui aussi approche des 60 ans...

Et enfin ma petite Françoise.

Elle sourit et reprend : enfin, ma petite qui a 55 ans ! Elle avait à peine un an quand son père est mort... Elle aussi est dévideuse. Elle vit au village du Hazé avec son mari.

- Vous ne vous êtes jamais remariée ? Vous étiez pourtant jeune, tout juste 30 ans...

- Non, mais tu sais, je ne me suis jamais sentie seule. Au village ici, il n’y a quasiment que la famille, j’ai toujours été bien entourée et aidée.

Elle se tait... On dirait que la conversation la fatigue...

Un peu plus loin trois enfants jouent.

- Ce sont vos petits-enfants là-bas ?

- Oui, ce sont les enfants de Louis. Ce sont les plus petits, les plus grands aident leurs parents. Il y a Victoire, elle a 8 ans.

- C’est mon ancêtre !

Elle me regarde d’un air intrigué mais ne relève pas et poursuit :

- Elle s’occupe de Vincent, il a 6 ans et de Marie qui a 3 ans. Ça libère un peu sa mère, ma bru : les journées de battage sont de grosses journées, les voisins viennent aider et il faut nourrir tout le monde.

- Regarde la belle jeune fille qui aide à préparer la table, c’est Joséphine, elle a 19 ans. Julien et Jules doivent être en train d’aider leur père. Ils ont 22 et 13 ans.

- 6 enfants, ça fait une belle famille !

- Neuf !

- Comment ?

- Neuf enfants, ils ont eu 9 enfants mais Dieu est venu leur en prendre 3... la petit Marie Joséphine n’a vécu que 12 jours, c’est leur première perte... Puis ils ont perdu le petit Louis, il avait 3 ans et demi et Ambroise qui n’avait que 2 ans...

- Vous avez d’autres petits enfants ?

- Oui, Françoise a 4 enfants. Enfin, maintenant 3... Jacques est mort il y a 3 ans, il avait 16 ans... Au moins, moi, je n’ai jamais eu à connaître la douleur de perdre un enfant.

Elle se tait, passe sa vieille main ridée devant ses yeux. Je la sens de plus en plus fatiguée.

Joséphine se dirige vers nous : « Comment allez-vous grand-mère ? »

- Je suis fatiguée, raccompagne-moi chez moi !

Les 2 femmes s’éloignent, la plus jeune soutenant l’aïeule et accordant son pas à celui de la veille femme.

Je décide de repartir. Je croise les hommes qui ont fini leur labeur pour aujourd’hui. Ils se dirigent vers le puits pour se rafraîchir et faire disparaître la poussière qui leur noircit le visage et les bras.

Les plats consistants préparés par les femmes ainsi que le cidre fraîchement sorti de la cave leur fera du bien.

Demain, après une nuit d’un sommeil lourd, ils iront chercher aux champs les dernières gerbes qui y sèchent depuis quelques jours et recommenceront le battage.

Puis viendra le temps du vannage : je ne sais si Louis avait déjà investi dans un tarare*, récemment inventé, ou si le vannage se faisait encore manuellement, par jour de grand vent.

Je reprends la route vers Flers, je croise des femmes revenant de la traite, 2 channes* pendent lourdement de part et d’autre du joug* sur les épaules de l’une, l’autre porte les siaux* et seilles* qui leur ont servis pour la traite.
Julien DUPRE


Le jour décline doucement, la température est agréable pour la promenade.



Glossaire et sources :


Un grand merci à mes parents pour le vocabulaire local et pour l’explication du déroulé des moissons.

demoiselles : les gerbes étaient posées verticalement 4 par 4, puis une cinquième était posée à l’envers au dessus pour former un « toit ». C’est cet ensemble qui était nommé « demoiselle ». Elles pouvaient rester une dizaine de jour dans le champ avant d’être ramenées à la ferme.

charrette à heutiers : les charrettes avaient des échelons devant et derrière, elles pouvaient être équipées de réhausses de chaque côté qu’on appelait « heutiers ».
Charette - google images


fiau : nom local du fléau  wikipédia

dévideuse : http://www.du-cote-de-chez-nous.net/article-devideuse-122822715.html

tarare : http://jeanpierrejeannin.fr/articles/9-pantheonesques/14-le-tarare-ou-machine-a-fabriquer-le-vent

channe : récipient pour transporter le lait http://www.objetsdhier.com/fr/Aff.php?select_nom=164

joug ou porte seaux : il doit y avoir un nom local mais j’ai oublié de demander à mes parents! http://www.objetsdhier.com/fr/Aff.php?select_nom=115

siaux : non local de seaux

seille : petit tabouret en bois à 3 pieds aussi appelé selle.
google images





Données généalogiques :

Catherine JEHAN est née à Flers (61) le 2 février 1756 de Pierre JEHAN (1727-1811) et de Anne Marie Thérèse HALBOUT (1735-1801) qui se sont mariés à Flers le 23 janvier 1755

Elle est l’aînée d’une fratrie de 10.

Le 16 septembre 1780, elle épouse à Flers, Pierre HUET né le 16 octobre 1751 à Saint-Clair-de-Halouze, fils de Jean et de Françoise ROUSSEL.

Ils ont 3 enfants : Marie Catherine (1781), Louis François (1783, mon ancêtre) et Françoise (1785).

Son époux décède le 7 janvier 1786 âgé de seulement 34 ans.

Elle lui survivra bien longtemps puisqu’elle décède à 87 ans le 5 mai 1843.

Marie Catherine ne se marie pas et décédera célibataire à 76 ans le 14 décembre 1857.

Louis François épouse Marie Anne LEPRINCE (1794-1869) le 5 novembre 1817 à La Chapelle-Biche (61), il a 34 ans, elle en a 22. Ils auront 9 enfants entre 1818 et 1837. Il décède à 90 ans le 28 juillet 1873.

Françoise épouse à Flers le 4 mai 1809 Jacques Julien JEHAN (1780-1864). Je ne sais pas encore si Jacques Julien est apparenté à Catherine. Ils auront 4 enfants entre 1813 et 1824. Elle décède à 75 ans le 7 février 1860.

J’ai consacré la lettre K de mon challenge AZ à Catherine.


Catherine JEHAN (1756-1843) – sosa 229
Louis François HUET (1783-1873) – sosa 114
Victoire Angélique HUET (1832-1905) – sosa 57
Victor Jules JARDIN (1862-1931) – sosa 28
Paul Victor Émile JARDIN (1904-1968) – sosa 14
Ma maman - sosa 7
Moi – sosa 3
Mes filles – sosa 1



Pour finir, petite épine : le 27 juin 1828 à Flers est déclaré le décès de Louis HUET fils de Louis François et de Marie Anne LEPRINCE. Il est dit âgé de 9 ans. Seulement en 1828, leur fils Louis Victor a seulement 3 ans, c’est leur fils Julien qui a 9 ans. Alors ? Est-ce bien Louis qui est décédé mais les témoins se sont trompé sur son âge ou est-ce Julien et les témoins se sont trompés sur le prénom ? A moins de trouver un éventuel mariage ou un décès de l’un ou de l’autre, ça reste un mystère...

5 commentaires:

  1. Ce récit bien documenté est particulièrement agréable à lire. L'aïeule ne semble pas trop troublée de cette rencontre tranquille avec sa descendante. Tu as su trouver le ton juste. Bravo pour ce #RDVAncestral très réussi !

    RépondreSupprimer
  2. Intéressante cette partie glossaire, j'aime beaucoup les termes de patois local.
    Concernant la dernière partie de l'article, j'ai jeté un œil rapide à l'état civil de Flers, il y a un Louis-Victor HUET âgé de 70 ans qui décède en 1895 (25 mai), ça pourrait correspondre.

    RépondreSupprimer
  3. Beaucoup de plaisir à lire ce texte, une description des moissons en Normandie, presque comme si on y était. Bravo. Une très jolie façon de recréer le cadre de vie de nos ancêtres. Et merci pour le glossaire :)

    RépondreSupprimer
  4. Super billet très vivant, détaillé, on a l'impression d'assister à ce rendez-vous ancestral

    RépondreSupprimer